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LES COLERES D ISHTAR 2

 

 

 

 

FILS DE PERSONNE

 

Mohamed G., fils de la violence

 

 Il est né le 19 avril 1960, mais il n'a rencontré sa mère que 28 ans plus tard. Il apprend peu après que celle-ci a été violée par des soldats français. Rencontre.

Toute guerre laisse derrière elle des bombes à retardement. Matérielles mais aussi humaines.

Mohamed G. est né le 19 avril 1960 dans le camp de Theniet el-Had (région de Tiaret) et, quelques semaines plus tard, placé à l'orphelinat Saint-Vincent-de-Paul d'Alger. Souffrant de rachitisme, le bébé est alors confié à une nourrice, qui lui fait subir des mauvais traitements entraînant son hospitalisation. Suit un long périple qui, de placement familial en orphelinat et, à nouveau, placement familial, fut celui de milliers de gosses algériens au terme d'une " guerre sans nom " de huit années. Puis une accession à l'âge adulte que Mohamed G. décrit lui-même comme marquée du signe de l'angoisse, de la névrose et de l'aspiration au suicide. Une obsession ne le lâche pas : qui fut (est) sa mère ? son père ? pourquoi fut-il abandonné ?

" Je l'ai su vingt-huit ans plus tard, lorsque j'ai enfin fait connaissance de ma mère ", confie Mohamed G. Ses recherches étaient fondées sur un extrait de naissance ne comportant que le prénom de la mère. Une ténacité sans relâche a fait le reste. Il découvre une mère " habitant dans un cimetière ", une cahute au milieu des tombes. La rencontre (" un mois avant les événements d'octobre 1988 ", précise-t-il) est difficile de part et d'autre.

Mohamed s'embrouille dans ses confidences, plus exactement en refuse certaines. Je ne lui tirerai que ce mot : " Lorsque je lui demandai pourquoi elle vivait là alors que je pouvais lui offrir un vrai logement, elle me répondit : les morts ne me font pas de mal ; les vivants m'ont fait du mal. " Pendant huit mois, le fils interroge la mère ; pendant huit mois, celle-ci refuse toute réponse. Contact pris avec la famille de l'époux de sa mère, donc son père supposé, mort au combat, il n'obtient que cette réponse : " Tu n'es pas son fils. "

Mohamed G. s'entête et porte plainte contre X. Pour reconnaissance en paternité. Devant un tribunal d'Alger, sa mère craque. Un scénario lugubre, mais classique. Prise dans une rafle, elle est emmenée dans un camp militaire français et, là, subit plusieurs viols. Elle avait alors un peu plus de quatorze ans.

Armé du jugement rendu par le tribunal d'Alger, entérinant la réalité du viol, Mohamed G. prend logement à Paris. Là, il poursuit sa quête de reconnaissance, à la limite d'une rage qui restera toujours incompréhensible par l'enfant ou l'adulte issu d'une famille " normale ". Se faisant opposer une fin de non-recevoir par le secrétariat d'Etat aux anciens combattants, il porte plainte. Le ministère, éberlué de cette démarche, et se refusant visiblement à en comprendre la finalité, bloque tous azimuts. Ainsi répond-il à un courrier du conseiller municipal communiste Michel Turoman : " Vous avez appelé mon attention sur le cas de M. Mohamed G., qui sollicite une réparation au titre des événements d'Algérie. Je dois vous faire connaître que le cas de M. G. ne relève pas des attributions de mon département ministériel. " Mohamed est débouté et fait recours en appel. Il conclut notre entretien par ces mots :" S'il le faut, j'irais devant la Cour de justice européenne... "

Jean Chatain