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LES COLERES D ISHTAR 3

 

 

 

MAROC : CROISSANCE ZERO

 

Face à la croissance « zéro-zéro »

Confronté, pour la deuxième année consécutive, à une stagnation de son PIB

le royaume n’est guère porté à l’optimisme. Cependant, une reprise durable reste potentiellement envisageable. Explication.

R ien de plus trompeur, pour un étranger qui veut se faire une opinion sur la santé économique et sociale du Maroc, qu’un atterrissage brutal à Casablanca, la capitale économique du royaume, un peu plus d’un an après son dernier séjour. Sur une bonne partie des panneaux de publicité qu’on découvre sur le chemin de l’aéroport, l’opérateur public de télécommunications Maroc Télécom, rivalisant avec son nouveau concurrent privé Méditel, dont les affiches sur fond orange sont également très visibles, vante les mérites de ses services pour les détenteurs d’appareils portables. Et il annonce même, en ce tout début du mois de juillet, son millionième abonné GSM. Un résultat impressionnant qui, complété par le score de Méditel, crédité de plus de 200 000 clients, place déjà le Maroc en position de leader de la téléphonie mobile, non seulement au Maghreb, mais aussi dans l’ensemble de l’Afrique, juste derrière l’Afrique du Sud.


À en juger par le nombre des passants qu’on croise dans les rues l’oreille collée au combiné, on n’a aucun mal à croire à la véracité de ces chiffres. Quant à la presse économique, étonnamment vivace, du pays – un quotidien, plusieurs hebdomadaires et divers périodiques, à l’occasion de bonne tenue, se disputent les meilleures places sur les étals des marchands de journaux –, elle paraît décrire un pays soucieux de se moderniser. Ses “ unes ” sont consacrées à l’assainissement en cours d’un secteur public enfin en voie d’être contrôlé, à de mirobolantes perspectives de croissance dans certaines activités (“ Dix millions de touristes en 2010, parole de pros ! ” titrait début juillet un hebdomadaire), à l’introduction réussie à la Bourse de Casablanca du titre minier Managem (souscrit dix fois en fin de compte) par l’ONA, premier groupe privé national, ou encore à la pose de la première pierre d’une grande usine japonaise de composants automobiles (avec trois mille emplois à la clé) dans la nouvelle zone franche de Tanger. De quoi se dire que le pays, à coup sûr, est en plein mouvement et fait preuve d’un réel dynamisme.


L’impression, hélas, ne dure pas. Au fil des rendez-vous et au fur et à mesure que l’on découvre les données chiffrées de la situation, il faut se rendre à l’évidence. Au Maroc, d’un point de vue économique, les années se suivent et se ressemblent. Un peu avant la mi-1999, lors de notre dernière enquête sur l’état du pays, un an après l’installation du gouvernement d’alternance d’Abderrahmane Youssoufi et trois mois avant la disparition de Hassan II, Fathallah Oualalou, le ministre de l’Économie et des Finances, pensait pouvoir encore faire preuve d’optimisme, nous assurant que “ tous les indicateurs [étaient] au vert ” et que le taux de croissance annuel du PIB, malgré quelques inquiétudes sur le front agricole en raison de précipitations encore insuffisantes, pourrait bien atteindre, entre 3 % et 4 %, un chiffre cependant inférieur à celui, très satisfaisant, enregistré l’année précédente, soit plus de 6 %. Quelques semaines plus tard, on ne parlait plus d’inquiétudes, mais de véritable sinistre climatique et, en fin de compte, l’impact de la sécheresse allait se révéler très lourd : la croissance était finalement inexistante – légèrement négative même de fait (- 0,1 %) – en 1999. Le scénario-catastrophe s’est répété cette année.


Peu après le passage à l’an 2000, en fondant leurs prévisions sur la faible probabilité d’un deuxième effondrement consécutif de la production agricole, les autorités avaient toutes prédit pour les douze premiers mois de l’année une croissance rapide pour l’économie marocaine, de nature à faire oublier l’“ accident ” de 1999. Les plus prudents, comme les services de Fathallah Oualalou, lors des premiers calculs pour l’établissement de la loi de finances, pariaient sur un résultat final de 6,7 %, les plus enthousiastes, comme le Centre marocain de conjoncture, estimaient que l’on pourrait largement dépasser 8 % – il avançait le chiffre de 8,4 % en janvier –, même si la production céréalière n’était que “ moyenne ”. Mais le ciel, une nouvelle fois, a voté contre le Maroc, et la récolte de blé, en particulier, devrait être notablement inférieure à celle de l’an dernier. Tout le monde s’attend désormais pour l’an 2000 à un nouveau résultat très médiocre, équivalent à peu de chose près à celui de 1999 en matière de progression de la production nationale.

C onfrontée à la perspective de ce qu’on pourrait ainsi appeler une croissance zéro-zéro, la population, c’est immédiatement perceptible sur place et évidemment peu surprenant, n’est guère portée à l’optimisme. Même s’il faut se méfier des extrapolations trop rapides à partir de chiffres trop précis dans un pays où l’économie informelle est loin d’être marginale (certains estiment son poids équivalent à celui de l’économie officielle), on peut observer qu’une stagnation du PIB dans un territoire où la population augmente au rythme de 1,8 % par an implique quasi mécaniquement une chute du revenu moyen par habitant du même ordre de grandeur. D’où un risque de recul de la demande intérieure – les petits commerçants, à en croire même la presse gouvernementale, s’en plaignent d’ailleurs déjà – qui ne peut que pénaliser sérieusement l’activité économique. D’où, secondairement, un effet quasi inévitable sur le niveau de l’emploi, que les experts, pourtant prudents, de la Banque mondiale annoncent en baisse très sensible cette année : le taux de chômage urbain, le seul significatif, qui était déjà passé de 17 % à 19 % entre 1997 et 1999, “ pourrait atteindre 25 %, voire plus, avant la fin de 2000 en raison à la fois de l’émigration rurale et des difficultés des secteurs non agricoles ”. Et à l’“ effet sécheresse ” s’ajoute un “ effet dirham ” puisque la monnaie nationale, en raison du mode de calcul de son cours lié pour près de 40 % au dollar, est devenue une devise forte par rapport à l’euro, donc sur le principal marché d’exportation des industriels employant une main-d’oeuvre nombreuse, en particulier ceux du secteur textile, déjà considéré comme fragile depuis quelque temps.


Il n’est donc guère étonnant que les “ opérateurs économiques ” ne voient pas plus la vie en rose que le “ Marocain moyen ”, comme en témoigne d’ailleurs à sa manière la déprime de la Bourse de Casablanca, dont les titres ont perdu environ 10 % de leur valeur depuis le début de l’année. Il n’est pas difficile de mesurer la portée de cette stagnation économique dans un pays très inégalitaire où une grande partie de la population – la majorité à vrai dire – vit dans des conditions précaires, comme en témoigne le dernier palmarès du “ développement humain ” proposé par le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) et qui fait figurer le Maroc à une peu glorieuse 124e place dans un classement concernant 174 pays.


Pourtant, au terme de la pire décennie qu’ait connue le Maroc en matière de progrès économique (le pouvoir d’achat moyen “ par tête ” est considéré par tous les économistes comme plus faible aujourd’hui qu’au début des années quatre-vingt-dix), et aussi paradoxal que cela puisse paraître, nul ne s’attend à une explosion sociale ni à un quelconque bouleversement à court terme dans le royaume. Même les islamistes, qu’on imagine volontiers “ en voie de banalisation ” depuis la libération de Cheikh Yassine, ne sont plus considérés comme une menace sérieuse pour le pouvoir dans un pays où tout le monde peut désormais s’exprimer très librement. Et où le souci de venir en aide aux sinistrés économiques n’est plus l’apanage des “ barbus ” : le plan d’aide aux victimes de la sécheresse lancé et mis en œuvre ces derniers mois, ainsi que la récente augmentation de 10 % des salaires minimaux “ officiels ” dans l’industrie et l’agriculture (smig et smag) montrent que le roi et le gouvernement se préoccupent, eux aussi, au jour le jour, du “ social ” – où tant, évidemment, reste à faire.

P lus étonnant encore pour celui qui rencontre un grand nombre de responsables – et parfois les mêmes – à un peu plus d’un an d’intervalle : nos interlocuteurs, du moins la majorité d’entre eux, ont plutôt l’air moins résignés ou “ défaitistes ” devant la situation économique que quinze mois auparavant. On peut avancer trois explications principales à ce (très) relatif changement de climat.


D’abord, et même si ce résultat peut sans doute être attribué autant aux efforts des derniers gouvernements du temps de Hassan II qu’au cabinet Youssoufi, on s’accorde généralement à remarquer que l’assainissement de la situation économique générale du pays se poursuit, même si on pourrait souhaiter – c’est un euphémisme – que les choses aillent plus vite. De fait, pour reprendre le vocabulaire qu’affectionnent les experts, les “ fondamentaux ” du Maroc, à l’exception notable de l’investissement intérieur, sont plutôt bons. La célèbre agence de notation financière américaine Moody’s le disait à sa façon en soulignant, en mai dernier, “ la politique économique saine du Maroc ”. La dette extérieure du royaume, en particulier, reste, il est vrai, importante, mais elle a sérieusement diminué depuis quelques années (elle représentait les trois quarts du PNB en 1991, à peine plus de la moitié aujourd’hui) et son “ coût ” annuel est allégé grâce à la bonne tenue du dirham – qui n’a donc pas, comme on pouvait s’en douter, que des inconvénients.

M ais bien d’autres indicateurs – l’inflation (maintenue aux environs de 2 %), les rentrées fiscales (en très forte augmentation depuis l’ultime “ amnistie ” accordée aux entreprises pour les inciter à se mettre en règle une fois pour toutes), les investissements extérieurs (qui vont encore être “ dopés ” cette année par des privatisations ou des ouvertures du capital d’entreprises publiques comme Maroc Télécom) , les revenus du tourisme (en grande progression en 2000 pour la deuxième année consécutive), les transferts financiers des Marocains de l’étranger (qui n’ont pas été pénalisés par la hausse du dirham), les cours du phosphate (peu atteints par la chute générale des prix des matières premières), etc. – évoluent aussi dans la bonne direction, comme ne se prive pas de le relever Fathallah Oualalou. Ce qui peut laisser espérer qu’une reprise durable du développement reste potentiellement envisageable à tout moment si le gouvernement cesse d’être trop attentiste… et si le ciel veut bien y mettre du sien. Deux conditions pour restaurer la confiance et encourager de ce fait les investisseurs aujourd’hui très frileux.


Ensuite, alors même que l’accord avec l’Union européenne pour supprimer progressivement les barrières douanières commence à entrer effectivement en application cette année, il semble que l’on prenne petit à petit conscience dans tout le pays des conséquences inéluctables des choix déjà opérés en faveur de la libéralisation et de l’ouverture de l’économie. À la mi-1999, on se disait las, dans tous les milieux, d’attendre des réformes fondamentales – concernant l’administration, l’enseignement, le marché du travail, etc. – qu’on désespérait de voir se produire. Au milieu de l’année 2000, même si la situation, objectivement, n’a pas beaucoup évolué à cet égard, tout le monde a l’air vraiment persuadé que le pays a “ franchi le Rubicon ”, qu’il est définitivement entré dans une période de “ transition ” – ce mot de “ transition ”, celui-là même qu’on a surtout employé ces dernières années pour qualifier la mue économique des ex-pays de l’Est européen sortis du giron de la Russie, est d’ailleurs dans toutes les bouches. Une transition vers un “ nouveau système ”, moins dépendant de l’État, moins protégé et par conséquent moins “ rentier ”, plus perméable à la concurrence, plus transparent, plus propice aux initiatives. Certes, beaucoup, notamment dans les milieux patronaux traditionnels, ne se privent pas de souligner le danger de voir cette période sonner le glas de beaucoup d’entreprises qui n’auront pas pu ou su se “ mettre à niveau ” pour s’adapter aux nouvelles règles du jeu tout en gagnant en compétitivité. Mais la plupart des responsables estiment que cette inéluctable évolution constitue surtout une opportunité pour les entrepreneurs dignes de ce nom et que la “ sélection naturelle ” que la fin de l’ère de l’économie protégée impliquera dans les années à venir sera, au total, plutôt bénéfique pour le pays.


La raison essentielle qui entretient l’espoir malgré le trou d’air dans lequel s’est engouffré de nouveau le Maroc cette année est cependant à rechercher ailleurs. Il s’agit évidemment du principal changement survenu dans le pays depuis un an : l’avènement de Mohammed VI. Car le parcours presque sans faute du nouveau roi pendant sa première année d’exercice du pouvoir, au moins sur un plan symbolique, donne l’impression à tous qu’il a pris la mesure de sa mission de garant de la stabilité et de l’avenir du pays. Et cela dans tous les domaines. Certes, ses premières initiatives fortes, tout en démontrant l’attachement à la modernité du jeune souverain, ne concernaient pas le champ de l’économie. Mais ceux qui l’approchent et lui parlent, qu’il s’agisse des conseillers au cabinet royal ou des banquiers et hommes d’affaires qu’il écoute volontiers, affirment que cet “ homme de terrain ” est désormais conscient de l’impossibilité de dissocier le progrès social – un sujet qui, on le sait, le préoccupe particulièrement – du progrès économique. Reste à le prouver, et pas seulement, même si c’est un premier pas significatif, en marquant de sa présence certains “ événements économiques ” – comme par exemple le lancement début juillet, déjà évoqué, de la construction d’une importante usine japonaise à Tanger.


Doit-on s’attendre, de sa part, après le temps de l’observation, à une prochaine initiative forte, voire spectaculaire ? Tous ceux, ils sont nombreux, qui trouvent qu’on ne peut attendre les prochaines élections, dans deux ans, pour agir en profondeur et qui souhaitent qu’on provoque rapidement une redynamisation de l’action du gouvernement en modifiant la composition de l’équipe “ aux affaires ” veulent le croire. Mais, à vrai dire, si chacun tourne les yeux vers le Palais, personne ne semble vraiment savoir à quoi s’attendre

 

 

 

 Il est né le 19 avril 1960, mais il n'a rencontré sa mère que 28 ans plus tard. Il apprend peu après que celle-ci a été violée par des soldats français. Rencontre.

Toute guerre laisse derrière elle des bombes à retardement. Matérielles mais aussi humaines.

Mohamed G. est né le 19 avril 1960 dans le camp de Theniet el-Had (région de Tiaret) et, quelques semaines plus tard, placé à l'orphelinat Saint-Vincent-de-Paul d'Alger. Souffrant de rachitisme, le bébé est alors confié à une nourrice, qui lui fait subir des mauvais traitements entraînant son hospitalisation. Suit un long périple qui, de placement familial en orphelinat et, à nouveau, placement familial, fut celui de milliers de gosses algériens au terme d'une " guerre sans nom " de huit années. Puis une accession à l'âge adulte que Mohamed G. décrit lui-même comme marquée du signe de l'angoisse, de la névrose et de l'aspiration au suicide. Une obsession ne le lâche pas : qui fut (est) sa mère ? son père ? pourquoi fut-il abandonné ?

" Je l'ai su vingt-huit ans plus tard, lorsque j'ai enfin fait connaissance de ma mère ", confie Mohamed G. Ses recherches étaient fondées sur un extrait de naissance ne comportant que le prénom de la mère. Une ténacité sans relâche a fait le reste. Il découvre une mère " habitant dans un cimetière ", une cahute au milieu des tombes. La rencontre (" un mois avant les événements d'octobre 1988 ", précise-t-il) est difficile de part et d'autre.

Mohamed s'embrouille dans ses confidences, plus exactement en refuse certaines. Je ne lui tirerai que ce mot : " Lorsque je lui demandai pourquoi elle vivait là alors que je pouvais lui offrir un vrai logement, elle me répondit : les morts ne me font pas de mal ; les vivants m'ont fait du mal. " Pendant huit mois, le fils interroge la mère ; pendant huit mois, celle-ci refuse toute réponse. Contact pris avec la famille de l'époux de sa mère, donc son père supposé, mort au combat, il n'obtient que cette réponse : " Tu n'es pas son fils. "

Mohamed G. s'entête et porte plainte contre X. Pour reconnaissance en paternité. Devant un tribunal d'Alger, sa mère craque. Un scénario lugubre, mais classique. Prise dans une rafle, elle est emmenée dans un camp militaire français et, là, subit plusieurs viols. Elle avait alors un peu plus de quatorze ans.

Armé du jugement rendu par le tribunal d'Alger, entérinant la réalité du viol, Mohamed G. prend logement à Paris. Là, il poursuit sa quête de reconnaissance, à la limite d'une rage qui restera toujours incompréhensible par l'enfant ou l'adulte issu d'une famille " normale ". Se faisant opposer une fin de non-recevoir par le secrétariat d'Etat aux anciens combattants, il porte plainte. Le ministère, éberlué de cette démarche, et se refusant visiblement à en comprendre la finalité, bloque tous azimuts. Ainsi répond-il à un courrier du conseiller municipal communiste Michel Turoman : " Vous avez appelé mon attention sur le cas de M. Mohamed G., qui sollicite une réparation au titre des événements d'Algérie. Je dois vous faire connaître que le cas de M. G. ne relève pas des attributions de mon département ministériel. " Mohamed est débouté et fait recours en appel. Il conclut notre entretien par ces mots :" S'il le faut, j'irais devant la Cour de justice européenne... "

Jean Chatain