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LES COLERES D ISHTAR 4

 

 

 

EUROPE : LES ZODIACS VERS L ENFER

 

Avec Hussein et Mustapha, enfants de la rue à Marseille

Société. Enfants réfugiés. Cinq cents petits clandestins vivent en SDF dans la cité phocéenne.

Maghrébins, Africains, Turcs ou Kurdes, par centaines, les mineurs du tiers-monde débarquent chaque année dans les ports du nord de la Méditerranée. Reportage.

De notre correspondant régional.

Des regards d'hommes dans des visages d'enfants. Une quarantaine de mineurs clandestins venus du Maroc, tous des garçons, ont pris leur quartier sur le haut de la Canebière, au cour de Marseille. Ils font partie des quelque 500 enfants errants que compte la ville, selon les observateurs. Ils ont traversé le détroit de Gibraltar clandestinement. Les plus jeunes d'entre eux ont à peine plus de dix ans. " Je dors à la gare. Je n'ai pas de famille ici, mais c'est mieux qu'au Maroc où il n'y a rien à faire ", raconte Hussein, de sa petite voix. Ce gamin de douze ans est à Marseille depuis six mois. Il s'est caché dans la cargaison d'un camion à Tanger, puis a traversé l'Espagne en train. Son regard est inquiet, toujours sur le qui vive. Faible, car petit dans cette jungle urbaine où prime la force physique, il est sans cesse sous pression. Comme beaucoup de ses camarades de misère, il est allé tenter sa chance en Italie avant de revenir à Marseille pour fuir les réseaux qui les utilisent là-bas comme dealers ou prostitués. Mustapha, dix-sept ans, a vite déchanté : il n'a pas trouvé en Europe l'Eldorado qu'il espérait, et les lumières du Nord sont pour lui celles des réverbères. Mais, " rentrer au pays sans avoir réussi, c'est la honte ". C'est à son arrivée en Espagne, lui aussi caché dans un camion, qu'il a dormi la première fois dans la rue. C'est, depuis, son quotidien. Il était cordonnier à Fès, mais ne gagnait pas suffisamment pour vivre. Ici, il travaille au noir dans l'un des marchés de la ville, et il est l'un des seuls adolescents à pouvoir envoyer un peu d'argent par mandat postal à sa famille. Pourtant, tous sont venus pour ça, certains payant de leur vie le difficile passage de la Méditerranée. Mohamed, seize ans, est passé, lui, dissimulé sous les essieux d'un car. · Marseille depuis déjà deux ans et demi, il s'est imposé comme l'un des leaders de ce petit groupe d'enfants, car il sait se faire respecter et il est l'un des seuls à parler le français. Son expérience de la France est bien amère. " Si on ne vole pas, on n'a rien à manger ", témoigne-t-il. " Je suis complètement livré à moi-même. Alors, je me débrouille : pickpocket, vol à l'arraché. On sait que voler, c'est, à terme, la prison et l'expulsion à dix-huit ans. On n'est pas venu pour ça, mais pour travailler. Mais je n'ai pas eu le choix. " Mohamed a un peu plus de chance que les autres. Il ne dort pas à la rue. Il s'est dégotté une chambre d'hôtel. Mais pour payer les 2 500 francs de loyer mensuel à un taulier peu regardant sur la provenance de l'argent, il doit multiplier les vols et les combines. La violence est omniprésente dans la vie à la rue de ces clandestins dont personne ne veut. Interdits dans les asiles de nuit car mineurs, ils ne sont quasiment jamais acceptés dans les foyers traditionnels. Les bagarres entre eux sont quasi quotidiennes : pour un partage de butin, un abri dans un des multiples squats du centre-ville ou même un sandwich. Hassan, seize ans, vient tout juste d'être libéré du quartier des mineurs de la maison d'arrêt de Luynes, près d'Aix-en-Provence, dans l'attente de son jugement. Après le vol d'un téléphone portable, le partage de la somme versée par le receleur avait dérapé. Ses deux complices, plus âgés, avaient essayé de l'escroquer. Il les a poignardés tous les deux, un à la rate, l'autre à la gorge. Il s'est ensuite rendu à la police. Hassan vient des bidonvilles de Casablanca. Il y a laissé ses six frères et sours mariés pour qui il était un poids, et la tombe de sa mère. " J'ai traversé Gibraltar en barque avec une dizaine d'autres personnes ", se souvient-il. " Je pensais trouver du travail en Europe, même au noir. Mais, ici, il n'y a rien pour nous. De toute façon, on n'a pas notre place au Maroc non plus. " Depuis sa sortie, il est retourné dormir dans les trains qui sont son terrain de chasse de prédilection. Pour passer le temps et faire face à l'angoisse de la rue, beaucoup de ces enfants " boivent de la bière, fument du shit et prennent des cachets ". Ce qui les met dans des états d'extrême dangerosité pour eux-mêmes et pour les autres. Les agressions de passants au couteau et les actes d'automutilation se multiplient. Au point de faire s'arracher les cheveux aux membres du conseil communal de prévention de la délinquance. Du côté policier, on reconnaît ne pas pouvoir faire grand-chose, à part des gardes à vue de 24 heures au terme desquelles les enfants sont renvoyés à la rue. Police des frontières et brigade des mineurs se renvoient la balle, sans trouver de réelles solutions. Les enfants eux-mêmes savent qu'à dix-huit ans ils seront considérés comme des clandestins comme les autres, et risqueront l'expulsion à tout moment. Leur unique espoir est de faire un enfant à une fille d'ici pour l'épouser. Espoir illusoire tant l'administration est méfiante et tatillonne vis-à-vis de ces unions. En attendant, ils dorment en groupe à la gare Saint-Charles, pour se rassurer. Les plus chanceux trouvent des places dans les squats. Là, ils doivent parfois régler un " loyer " à des plus âgés qu'eux, sous forme de butin ou d'argent liquide. Parfois en se prostituant. " Ces enfants sont des causes de délinquance, mais en sont eux-mêmes victimes ", constate Florence Bouillon, doctorante en ethnologie, qui travaille sur le phénomène des squats et des jeunes errants. " Ils vivent dans un monde de grande précarité et de grande violence, où ils sont sous la coupe de plus fort qu'eux. Ils sont véritablement en état de survie, connaissent parfois la toxicomanie et la prostitution. De manière générale, ce sont des enfants très perturbés. " Depuis quelques années, les enfants marocains sont majoritaires dans les rues du centre-ville. Ils ont supplanté les jeunes Algériens qui étaient chassés par la guerre civile ou payaient ainsi leur refus de s'enrôler dans les rangs des islamistes ou de l'armée. Les Marocains, eux, fuient les bidonvilles ou les campagnes d'un pays miséreux, loin des clubs de vacances, où la moitié de la population est analphabète et où ils ne se sentent aucun avenir. Marseille est pour eux un port de passage, d'où ils rejoignent l'Italie, la Grande-Bretagne, la Belgique ou l'Allemagne. " Ces enfants, c'est le tiers-monde à deux pas de chez nous ", constate amer Ahmed Charaabi, éducateur de l'association Jeunes errants. Cette structure, créée en 1995, pour accueillir les enfants clandestins, par des magistrats et des éducateurs de la protection de la jeunesse, ne dispose que de 12 places d'hébergement. " Le vrai travail est à faire dans les pays d'origine ", poursuit ce travailleur social, qui a tissé des liens avec l'association Bayti à Casa. " Tout ce que l'on peut proposer à ces enfants, c'est un retour au pays, forcément volontaire, ou de rejoindre de la famille installée en Europe. Ca marche pour la moitié d'entre eux, mais les autres Ils entrent très vite dans des réseaux de vol ou de prostitution et il est ensuite très dur de les arracher à la rue. Les adultes les utilisent en leur promettant de l'aide pour obtenir des papiers et en leur expliquant que, mineurs, ils n'ont pas grand chose à craindre de la justice. Ces enfants sont protégés par la convention des droits de l'enfant et ne sont pas expulsables. Mais qui s'en occupe ? "

Maghrébins, Africains, Turcs ou Kurdes, tous les ports du Nord de la Méditerranée connaissent le phénomène des mineurs SDF. L'été, ce sont des enfants et des adolescents d'Europe de l'Est qui viennent se faire quelques sous avant de rentrer au pays. Face à la torpeur des institutions, la solidarité avec ces gamins des rues est venue de quelques mères de familles marseillaises. Ayant découvert avec horreur cette situation, elles viennent de créer un comité de soutien qui regroupent plusieurs associations caritatives et de défense des droits de l'homme. Des commerçants du marché de Noailles tout proche offrent de la nourriture. D'autres des vêtements. L'association des " Mères des Flamants ", une cité des quartiers Nord de Marseille, s'est proposée pour préparer la tambouille, désormais distribuée régulièrement et gratuitement aux enfants. La recherche de familles d'accueil, de même origine, pour éviter un choc culturel, est lancée. Zéphora Nachite est à l'origine de cette mobilisation. Présidente de l'association Parents-enfants-institutions, qui regroupe des familles de mineurs en grande difficulté, elle a recueilli l'un de ces enfants, âgé de douze ans. " On ne peut pas laisser ces enfants à la rue sans rien faire ", s'emporte-t-elle. " Ces jeunes et la société risquent d'en pâtir. Les laisser livrés à eux-mêmes, c'est à coup sûr les transformer en délinquants. Ces jeunes s'endurcissent de jour en jour. " Lors des récentes assises de la Méditerranée à Marseille, le maire de Rabat, Omar Bahraoui, avait prévenu : " L'Europe est un îlot de prospérité qui ne peut pas vivre seul entouré de pauvres. Nous ne sommes distants de vous que de 14 kilomètres, par le détroit de Gibraltar. Et pour traverser, il n'y a pas besoin de barques, une chambre à air suffit. " Les enfants des rues de Marseille sont là pour en témoigner.

Marc Leras